Tuilerie de Prony à Oingt
Texte écrit par Jacques Voinot suite à la visite du 9 juin 2011

Située à l’ouest et au pied de cette arête où s’est établi le village d’Oingt, la tuilerie de Prony est une des rares tuileries de notre pays à avoir conservé un mode de fabrication artisanal.
Le village d’Oingt, à 40 kilomètres au nord de l’agglomération lyonnaise, en plein milieu des « pierres dorées », est réputé pour le pittoresque de ses rues tortueuses, ses maisons regroupées autour des restes d’un château médiéval, et son panorama étendu des Alpes aux monts du Forez. C’est aussi là que, depuis une trentaine d’années se rencontrent, en automne, les « tourneurs de manivelle », autrement dit les amateurs de l’orgue de Barbarie.
Mais, revenons à la Tuilerie. Quand on arrive par la D 96 qui monte de la vallée de l’Azergues et, après avoir traversé le joli village de Saint-Laurent d’Oingt, sur un léger replat , on découvre sur la droite un gros dépôt de tuiles et de carreaux qui annoncent le lieu de notre visite ; en effet, à gauche il y a un groupe de bâtiments sur lesquels une pancarte nous renseigne : « Tuilerie de Prony » ! Nous y voilà ! Monsieur Dubet et sa fille nous accueillent.

La Tuilerie n’est pas installée là par hasard : il y a en contrebas, au nord, une carrière encore en exploitation d’où l’on extrait une argile rouge. Les tuileries se sont toujours installées à proximité des carrières d’argile, la matière première, cela évite des transports coûteux.
C’est en 1865 qu’un certain Alexandre Dejoux, de Oingt, crée la Tuilerie de Prony. Mais dix ans plus tard, c’est la famille Dubet qui s’y installe définitivement, c’est-à-dire que, depuis 1875, ce sont 4 générations de Dubet qui se sont succédé à la tête de cette entreprise.
On entre donc dans une usine de fabrication traditionnelle. Les grandes tuileries « modernes » comme la Tuilerie de Sainte-Foy l’Argentière qui fabrique plusieurs dizaines de milliers de tuiles par jour, sont entièrement automatisées et, si le bruit est assourdissant, on n’y rencontre pratiquement personne. A Prony, rien de cela, les ouvriers sont là, 5 ou 6 s’affairant qui au remplissage du concasseur, qui à la filière et d’autres à la réception des produits moulés qu’ils rangent soigneusement sur des chariots pour le séchage.
Pour faire de la tuile, des carreaux, des briques, il faut de la terre, de l’eau et du feu. Cet adage est de tous les temps...
Suivons les étapes de cette fabrication très ancienne, puisque les Etrusques, dès le VIe siècle avant notre ère, fabriquaient déjà des tuiles.
Classiquement, l’argile est extraite au seuil de l’hiver et stockée dans des fosses où elle est régulièrement mouillée et où elle doit subir l’action de l’air et du gel pendant plusieurs semaines. Cela s’appelle le « pourrissement » et personne n’a pu jusqu’alors donner une explication à ce phénomène qui, cependant, donne sa plasticité à l’argile.
Au moment de l’emploi, à Prony, on mélange l’argile rouge avec du gorrhe, ce sable qui résulte de la décomposition du granit, c’est-à-dire que l’on mêle un produit gras (l’argile) à un élément maigre (le gorrhe). Ceci se fait dans le malaxeur, avec de l’eau bien sûr, jusqu’à obtenir une pâte lisse et homogène.

On passe à l’étape suivante : le façonnage. La pâte tombe par une espèce d’entonnoir dans l’étireuse où elle est compressée par un piston vers une filière qui lui donne sa forme : c’est un ruban plat ou arrondi selon qu’il s’agit de carreaux ou de tuiles canal, qui repose sur un tapis roulant qui avance doucement. A un mètre environ de la sortie de la filière, une sorte d’archet, dont la corde est un fil d’acier coupe, par un mouvement alternatif, le ruban d’argile à la longueur souhaitée. Le mouvement de ce « fil à couper le beurre » est tout à fait fascinant pour les spectateurs que nous sommes !.
Au bout du tapis roulant un homme, avec une fourche en bois, recueille chaque pièce ainsi découpée pour la placer délicatement sur des claies, sortes de palettes à claire-voie empilées les unes sur les autres sur un chariot qui sera dirigé, une fois plein, vers l’espace de séchage. Car il faut absolument éliminer le maximum d’eau avant cuisson, faute de quoi le produit se fendillerait ou même se déliterait complètement.
Dans les tuileries traditionnelles, l’espace de séchage ou «séchoir » est un vaste bâtiment couvert d’un toit qui descend très bas à moins de 1 mètre du sol. Il n’y a pas de murs, l’espace entre toit et sol est quasiment vide pour permettre un courant d’air qui active le séchage.
La cuisson est précédée du remplissage du four ou empilage. C’est une opération délicate et souvent c’est un spécialiste qui la fait. L’empilage des pièces dans le four doit permettre une bonne répartition de la chaleur et doit laisser monter les flammes, car, bien entendu, c’est au feu de bois que les produits sont cuits. Les pièces sont empilées en quinconce et en couches successives. Pour éviter une perte de chaleur, on recouvre cet empilage d’une couche de tuiles posées à plat. Il est difficile de connaître le volume du four. Dans ces tuileries anciennes, on parle plutôt de poids : à Prony le four contient 25 tonnes de produits.
La cuisson peut alors commencer, elle va durer entre 2 et 3 jours et elle demande une surveillance constante. On commence par le « petit feu » qui permet d’éliminer l’humidité qui reste dans les pièces.
Puis on passe au « grand feu » qui permet de monter progressivement la température jusqu’ aux
environ de 1100° et de la maintenir plusieurs heures. Quand on voit le four rougir entièrement, on ferme les alandiers qui assuraient l’appel d’air et le feu s’éteint. Le four se refroidit tout doucement. Il faut encore attendre un ou deux jours pour le défournement.

Enfin, il ne faut pas manquer d’observer le geste du tuilier qui « sonne » les tuiles : si le son est clair, voire métallique, elle est bonne, le son est-il mat, sans écho, la tuile est rejetée, brisée et va rejoindre ces tas de tessons qui iront remblayer les ornières des chemins.
A la tuilerie de Prony le travail manuel est à l’honneur et l’on pourrait voir le lissage de la surface de certains carreaux qui seront, de ce fait d’une qualité meilleure.

Le département du Rhône a la chance de posséder une des deux ou trois tuileries de France qui fabriquent de la tuile vernissée, c’est la Tuilerie Blache à Loire-sur-Rhône, au sud de Givors. C’est une visite à faire..

